03 novembre 2008
Le Rossignol
Il était, en bordure d’un maigre ruisseau sillonnant timidement une vaste plaine du Sud de la France, une vieille cabane tout faite de bois dont la structure était absolument ravagée par le temps et dont la charpente laissait à penser qu’elle pouvait s’effondrer sur elle-même à tout instant.
Cette bicoque était tellement saccagée que ses deux occupants pouvaient s’extasier devant chaque coucher de soleil à travers le plafond déchiré, directement depuis leur lit. Il s’agissait d’un jeune couple qui n’avait trouvé de meilleures conditions pour entamer sa vie commune. Les deux amants s’aimaient si éperdument que cette résidence leur semblait être un véritable palais dédié à l’amour inconditionnel et peu leur importait de la partager avec une multitude d’insectes venus d’au moins dix continents.
Dans un coin de la seule pièce agençant la cabane, délimité par deux murs humides et par un élément de la charpente instable, gisait un petit nid grossier forgé de terre, de copeaux de bois et de mauvaises herbes. Il s’agissait là de la résidence d’un petit rossignol qui avait emménagé exactement en même temps que notre couple d’amoureux.
L’oiseau chantait le matin. L’oiseau chantait le jour. L’oiseau chantait le soir. L’oiseau chantait la nuit. Il chantait l’amour qui vivait dans le cœur du jeune couple épris de passion et s’en allait le glorifier aussi loin qu’il le pouvait : il rapportait à quiconque le croisait que loin de là, près du maigre ruisseau, l’amour éclatant vivait dans deux cœurs parfaits. Les forêts, les montagnes, les villes et les grandes prairies, tous étaient subjugués par le discours enflammé du rossignolet.
Pour autant, nos tourtereaux avaient la fâcheuse habitude de se disputer âprement. Un rien aboutissait, à coup sûr, à une violente querelle. Le couple se déchirait fréquemment et se sépara à maintes reprises, quelques fois pendant des semaines ou des mois. Cependant, il se reformait à chaque fois. Leur amour naissait et mourait alternativement et sempiternellement. L’un des deux conjoints s’en allait vivre dans ce qu’il lui restait de famille puis retrouvait le domaine conjugal une fois la tempête dissipée.
Quand le couple était en froid, le rossignol ne chantait plus. Ce phénomène était inaltérable et invétéré. Le volatile se faisait remarquer par son silence. Il nichait toujours dans son petit refuge, mais ne laissait échapper la moindre tonalité. Il était comme un prophète de l’Amour veillant sur des énergumènes agnostiques. Quand le couple s’unissait à nouveau, le rossignol reprenait son chant mélodieux aussitôt, de sa fastueuse et envoûtante voix, comme s’il n’avait jamais cessé de le faire.
L’histoire que je vous conte ici fut une éternelle répétition et j’ai fort à parier que ce couple a vécu plus de temps séparé qu’uni.
Une nuit d’hiver glacial, un drame infâme survenu. Le couple dormait quand le feu de bois qui le réchauffait a prestement quitté son foyer pour venir embraser la vieille cabane en quelques secondes. Au petit matin, les corps des deux amoureux furent retrouvés au milieu de l’amas de cendres qui bordait le maigre ruisseau. Ils étaient solidement enlacés et semblaient s’être changés en charbon.
Le rossignol, ayant miraculeusement échappé à l’incendie, continua curieusement à chanter l’amour des deux amants tristement disparus. Il conçut un nouveau nid, semblable au précédent, dans le creux qu’avait formé le feu à l’ancien emplacement du vétuste logis. Et c'est ici que l'oiseau chanta sans jamais s'interrompre, jusqu'à son dernier souffle, bien des années plus tard.
Aujourd’hui, cet oiseau n’est plus. Mais son chant résonne encore et pour toujours au bord du maigre ruisseau, dans les forêts, les montagnes, les villes et les grandes prairies, car l’amour est immortel et subsiste bien après la mort de la chair. Bien des années plus tard, rien ne semble pouvoir faire taire l’écho de cet oiseau venu tout droit du royaume des dieux.
SHAD ©
27 décembre 2006
La Nuit de Noces
Un soir d'hiver où le brouillard accablait même le noir
et faisait se noyer l'astre lunaire pourtant plein,
je cherchais l'inspiration pour mes prochains vers,
la fenêtre ouverte sur un monde que je ne cesse de fuir.
Les idées allant et venant, mais jamais ne s'arrêtant,
les minutes s'écoulèrent et mes mains se statufièrent.
Inquiet de n'être que si peu illuminé par un soir pareil,
je me risquai à quitter mes parchemins pour errer dehors,
pour y trouver peut-être quelques personnages mystiques
ou quelque histoire à raconter, pourvu qu'elle soit triste.
Deux heures plus tard, le sommeil me courbait peu à peu,
mais mon entreprise restait vaine. Encore et toujours vaine.
"Il est une heure du matin" hurla le clocher du village.
Puisque l'inspiration ne me vint pas, j'allai alors à elle.
Pénétrant dans le cimetière qui longeait la petite église,
j'observais un parterre de marbre en apnée sous la brume,
et caressais les gravures dorées qui nous rappellent que
même l'âme libéré de sa cage, nul n'est l'égal de son voisin.
L'histoire que vous lirez dans la prose qui suit,
commence au moment où mes yeux se posèrent sur une stèle
portant en lettres blanches la phrase que voici :
"Ici repose un poète en mal d'inspiration qui pourrait
enfin trouver sous terre les vers qui lui manquaient."
Le sourire aux lèvres après lecture du calembour sordide,
Je ne tardai point à découvrir la suite du vibrant hommage :
"La mort et l'amour : Ca c'est son monde ! SHAD est dans l'ombre !"
Restant pantois devant la phrase que je venais de voir,
je relisais le mot qui m'avait tourmenté : S.H.A.D.
Mon Dieu, j'étais bien droit debout et plein de vie,
face à mon propre tombeau, dans lequel je suis censé sommeiller.
Furieux de mon incompréhension face à cet évènement morbide,
Je tombai à genoux, m'enlisant les chevilles dans la terre humide,
planta mes mains dans le sol terreux, à la base de ma sépulture,
puis creusa comme un cabot à la recherche de son plus bel os,
quoi que plutôt poète à la recherche de sa propre carcasse.
Qui se cache dans cette boite ? Vais-je ici me retrouver ?
Peut-être suis-je un fantôme ? Un fantôme peut-il creuser ?
Des questions et un silence de mort comme unique réponse...
Jusqu'à ce que du bout des doigts, je parvins à effleurer,
un cadavre, un corps que je saisis comme pour sauver des terres,
le ramenant à la surface, pour enfin découvrir, l'identité
de celui qui a pris ma place, ou de mon squelette éventuellement.
Il fait nuit noir, brumeux et il fait froid. Le corps est là.
Je l'assis sur sa pierre tombale, à la clarté d'un réverbère.
Je caresse le visage de cet être ravivé, pour le découvrir enfin.
Cette personne n'est pas moi. Cette personne est une femme.
Sa robe verte déchirée par le temps et ses cheveux craquelés
n'enlève rien à son charme, encore moins à sa beauté.
Une femme sous le marbre, une femme dans mon lit de mort...
Admirant la créature que j'avais déterrée, imaginez ma surprise,
lorsqu'elle ouvrit les yeux et me jeta un regard diamanté
qui me perfora le coeur au point que je ne m'en remis jamais.
En effet, et c'est bien là la première fois que je sentis cela,
mon esprit devint incontrôlable et ma fougue prit les rênes.
Ses yeux me fixaient, sans jamais ne quitter les miens.
Aussi bien stupéfait de la scène que de ma réaction,
je lui lançai un "bonsoir à toi ô fantôme exhumé !"
Après un pesant silence, l'ex-cadavre ouvrit la bouche
et répondit d'un filet de voix "¡Buenas noches, ô poeta enamorado!"
Je compris vite, sauf erreur de ma part, que la Belle s'exprimait
dans la langue que l'on peint dans l'horizon méditerranéen.
Elle reprit : "Tu descubrimiento no es un azar Shad. Yo te esperaba".
Mais malgré toute ma volonté et mes lointains souvenirs d'étudiants,
Je ne compris pas un traître mot de ses douces paroles.
Le soleil se lève, la nuit blêmit, voilà quelques heures écoulées,
à parler entre âmes perdues, cette dame et moi, dans ce cimetière,
parler avec les yeux, parler avec nos pensées. Nos pensées piégées.
J'avais sorti la pauvre damnée de son sommeil si puissant,
mais je ne pouvais regretter ma triomphale entreprise...
Dieu qu'elle était belle. Son corps hispanique me faisait me liquéfier
Mais soudain elle s'écria sur un ton désespéré : "debo dejarte"
puis elle s'enfonça dans le grand trou que j'avais creusé auparavant.
Elle retournait se coucher, dans son... mon !... grand lit rocailleux.
Jamais je n'aurai imaginé cela possible, et pourtant cela fut :
J'ai hurlé de douleur à l'idée qu'elle s'en aille - je crois même
avoir pleuré - et une fois la femme engloutie par le marbre,
une fois que la tombe avait ravalé sa maîtresse de maison,
je m'effondrai et peu importe si cela vous semble stupide,
je vous fait confidence de mon amour pour elle. J'aimais la morte.
Je regardais, sidéré, le trou encore ouvert à la base de la tombe.
Qu'avais-je à perdre à agir comme j'allais le faire ensuite ?
Je ne le saurai jamais, car aussitôt mes larmes séchées,
je traversai à mon tour la porte qui menait sous terre,
où j'y retrouva ma bien-aimée hispanique, un cercueil pour deux,
et certains des plus beaux vers que je n'eus jamais rencontré.
"Te quiero" me déclarait alors celle que j'avais rejointe pour l'éternité,
c'était la première phrase que je comprenais d'elle. Et je lui répondis
un peu plus tard, de la façon qui m'était la meilleure possible.
Soyez donc sûr à présent qu'un fantôme peut écrire en prose.
L'amour m'a tué cette nuit. Mais ça n'était pas un hasard,
après tout, ce n'est pas votre nom qui était gravé sur la pierre tombale.
Du moins pas sur celle-ci.
SHAD ©


