SHAD : Les Clepsydres

C'est l'histoire inédite de l'humanité... A peine la page écrite, qu'il faut la tourner.

28 novembre 2009

Nos Longues Vies Parallèles

vies_parall_les

Cet homme qui traverse l'Avenue du Président Wilson
Est déjà tombé devant plus de deux cent personnes.

Cette fleuriste qui sourit à presque tout le monde
Est devenue mère avant son passage en Seconde.

Ce mendiant qui interpelle les voyageurs du métro,
Était jadis le propriétaire du bar "Ambiance Rétro".

Cette vieille femme qui promène un chat en laisse
A perdu son alliance pendant la quête à la messe.

Ce vieux monsieur, semble-t-il d'origine maghrébine,
Ne se remet pas du décès de son épouse Amandine.

Cette comédienne qui joue sur la scène du Palace
Connaît quelqu'un qui a connu Maria Callas.

Cet ouvrier qui coule du béton depuis une passerelle
A vu mourir son meilleur ami sous une énorme poutrelle.

Cette petite fille à l'équilibre sur le bord d'un trottoir
A découvert hier dans un poème le mot "dépotoir".

Ce garçon qui a appris à lire dans des articles Télérama,
Ne supporte plus les gens qui mangent au cinéma.

Cette femme qui répète à propos de tout "Aberrant !"
A pourtant serré la main, en 81, à François Mitterrand.

Ce prêtre qu'on croise avec aux pieds des claquettes
A trouvé une bague en or massif au milieu de la quête.

Cette fille qui se penche par-dessus le garde-corps,
A été licenciée ce matin mais ne le sait pas encore.

Ce jeune homme qui voyage à l'arrière d'un camion-benne,
Croit que ce job chez Orange serait une aubaine.

Cet hôtel qui accueille toute la haute bourgeoisie,
Avait servi de QG à des militaires nazis.


Même ce texte un peu simple et sans grand intérêt,
A germé dans la rue de Lorraine, à Levallois-Perret.

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30 octobre 2009

Androgina

Androgina

On dit de la Gina
Qu'elle est originale :
Gina prima donna
Ou Gina l'amiral.

Gina cette androgyne,
Plus virile que moi,
Revêtant des blue-jeans
Et des robes en soie.

Gina la misogyne
Ou rouquine Gina
Est pourtant plus coquine
Que Lollobrigida.

Gina la marginale
A bien peu de poitrine,
Mais trouve ça normal...
Gina, quelle androgyne !

Gina la lolita,
Plus ou moins féminine,
Parfois marijuana,
Mais toujours androgyne.

Gina est un garçon,
Chapeau et gomina.
Un jour elle est maçon,
Un autre Androgina.

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25 octobre 2009

Mina et Dariev

Prypiat

Elle avait vu Dariev pour la première fois
Sur le trajet vers Kiev en juin quatre-vingt trois.
Le bus était bondé et ça sentait le cuivre,
Mina l'a abordé tout près du chauffeur ivre.

Ils se tenaient debout parmi les voyageurs
En conversant de tout, d'Andropov à Thatcher,
Un peu de météo : du vent frais ce soir-là,
"Des sorties à vélo ? Ensemble pourquoi pas..."

Dariev aimait Mina (et réciproquement)
Lorsqu'il lui présenta son vieil appartement,
C'était à Kopatchi, à côté de Pripiat,
Qu'ils vivraient avachis dans ce foyer spartiate.

Dariev travaillait dur non loin de la demeure,
Réglant les factures pour une vie meilleure.
Mina donnait naissance en mars quatre-vingt six,
A bord d'une ambulance à leur petit Boris.

Un matin on disait dans leur gros transistor,
Qu'une usine brûlait un peu plus vers le Nord.
S'emparant de la ville, un nuage bleu pâle,
Surplombait Tchernobyl et sa grande centrale.

On vint chercher chez lui Dariev le courageux
Pour aider jour et nuit à déblayer les lieux,
On y respirait l'air pour emplir de chaleur,
Les poumons nucléaires des "liquidateurs".

Quand Mina a appris la cruelle nouvelle
(Dariev avait péri un lundi sous la grêle)
Elle l'enterra en ville et fuit avec Boris,
Puis quitta Tchernobyl en mai quatre-vingt six.

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27 août 2009

Deux Étés

PlageDeauville

A Deauville en été, c'est encore la foule
Qui nous fait regretter qu'à Paris ne s'écoule
Plus qu'un fleuve aux yeux verts, une mer citadine,
Sous les pavés la plage et la brise marine.

A tribord des taxis parisiens, on klaxonne,
On respire en ville quelques taxes carbone,
Jusqu'au mois de juillet on engorge la ville,
Jusqu'au mois de juillet où l'on part pour Deauville.

C'est si calme Paris en été, si désert,
Qu'on pique-niquerait un jeudi, à Denfert.
Deauville décrépite comme une antichambre,
Où l'on se précipite en attendant septembre.

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23 mai 2009

Mon Bip Bip Friend

bipbip

Au moindre coup de blues,
L'humeur dans les shoes,
J'exige un exil en week-end
Avec mon bip bip friend.

C'est une espèce de chose,
Entre le cactus et la rose,
La bulle et la roche,
Le beau et le moche.

Dès qu'il me rejoint,
Nous faisons tout un foin,
Autour de nos bêtises
Que rien ne poétise.

C'est une espèce de truc,
Entre la chouette et le grand-duc,
Le silence et le bruit,
Le légume et le fruit.

Mon bip bip friend est infidèle
Et sa vertu n'est pas bien belle,
Mais quand j'ai besoin de lui,
Il se montre très gentil.

C'est une espèce de bidule,
Entre l'espace et la cellule,
Le monstre et la miss,
Le CRS et l'actrice.

Quand sa montre fait bip bip,
Il sombre dans un trip
Qui l'emmène en des endroits
Que je ne citerai pas.

C'est une espèce de machin,
Entre le moine et l'assassin,
Le papier calque et l'or,
Le cyanure et le chlore.

Juste avant qu'il ne s'enfuie,
Je lui dit déjà merci,
Mon bip bip friend me rend heureux
Car ce qu'on fait se fait à deux.

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24 avril 2009

L'Homme Statue

statue

Sur le grand parvis de Notre-Dame,
Il est un homme qui se condamne
A vivre tout au long de l'année,
Debout figé de la tête aux pieds.

A chaque jour un nouveau costume,
Hier un indien avec des plumes,
Ce matin dictateur et Chaplin,
Puis demain ce sera Marilyn.

Des passants lui donnent quelques pièces
Pour enfin voir s'agiter Ramsès.
Pour un déhanchement d'Elvis gros,
On va jusqu'à donner dix euros.

Journée finie, dîner en famille,
Il raconte à sa femme, à ses filles,
"Aujourd'hui j'étais Serge Gainsbourg.
Sa veuve n'a pas aimé mon tour."

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04 avril 2009

Papauté

Vatican

Au pied d'un arbre cruciforme auréolé,
On se met à genoux sur un sol médiéval,
Derrière d'admirables vitraux colorés,
On prie que la quête soit d'au moins cinq cent balles.

Au revers des vitrines et d'un air guindé,
Un vieillard se fond parmi la foule qui l'aime,
Des fidèles qui se fient à ces vitres blindées,
Et plus encore il me semble qu'à Dieu lui-même.

Dans ces lieux où sont bannis les discours lascifs,
Quelques gens murmurent "Je vous salue Marie",
Mais leurs implorations décorées d'or massif,
Sont parfois converties en des saluts nazis.

Sur beaucoup de choses chacun fait une croix,
On sacrifie sa vie pour deux trois crucifix,
On métamorphose, on s'embible et dans ce froid,
On dirait que la mort nous fait bien plus envie.

Les orgues crachent une musique d'enfer,
Jusqu'au delà des limites du Vatican,
Faisant fuir de l'Eglise, et des soeurs et des frères,
Qui se mettent à l'abri de ce ciel clinquant.

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08 mars 2009

Paradis

paradis

Je voudrai tant qu'on me décrive
Ce qu'il y a d'original
De l'autre côté de la rive,
La destination post-finale.

Des animaux y vivent-ils ?
Sont-ils pareils à ceux d'ici ?
Dans le ciel bleu, des volatiles ?
Et les fleuves ont-ils noirci ?

Des rêveurs y écrivent-ils ?
A quoi ressemblent leurs crayons ?
Et le soleil y brûle-t-il ?
Y répand-t-il ses chauds rayons ?

L'hiver, va-t-on à la montagne ?
La neige est-elle froide et blanche ?
Va-t-on parfois à la campagne ?
Eglise et messe le dimanche ?

Des bus amènent-ils aussi
Des voyageurs vers des arrêts ?
Lisent-ils une fois assis
Des chefs-d'oeuvre sur Dorian Gray ?

Des enfants jouent-ils au ballon ?
Et l'envoient-ils chez leur voisin ?
Y est-on roux, ou brun, ou blond ?
Ressemble-t-on à son cousin ?

Ecoute-t-on de la musique ?
Quand est-on vraiment endormi ?
En monarchie ou république ?
Le temps, toujours cet ennemi ?

Y voit-on ce que font les "autres" ?
La mort y est-elle tabou ?
Et puis ceux qui furent des notres,
Même loin, pensent-ils à nous ?

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24 janvier 2009

Veillée Contemporaine

Metro

Les ampoules des réverbères reflétaient
Leur lumière à la surface des trottoirs
Que l'humidité de cette nuit détrempait
Et changeaient les caniveaux en de longs miroirs.

A l'entrée du tunnel qui s'élevait ici,
Gisaient les ombres d'un écriteau bleu satin.
Sur la blanche faïence on distinguait ainsi
L'emblème et le doux nom du Métropolitain.

On pouvait entrevoir au-delà d'une grille
En fer forgé ou en acier trempé, qu'importe,
Des tickets multicolores comme des billes,
Voletant dans le vent comme des feuilles mortes.

Au bord de la chaussée limitée à cinquante,
Un clochard s'était mis à l'abri du froid,
Ronflant sous un tissu qui lui servait de tente
Et avec lui son chien qui crevait dans ses bras.

La concierge d'un bâtiment avoisinant
Avait sorti plusieurs poubelles métalliques
Desquelles s'exhalaient des parfums répugnants
Et d'où s'envolaient des nuées de sacs plastiques.

Lever de soleil sur le toit des grands immeubles ;
Paris s'éveille et la station de métro rouvre.
Sur le trottoir : deux cadavres et des vieux meubles,
De l'asphalte abîmé que l'eau souillée recouvre.

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04 janvier 2009

Monsieur Tout-le-monde

toutlemonde

Il était un homme
Souffrant d'une phobie
Qui ne concernait ni les fantômes
Ni les souris.

Son plus grand effroi
Était d'être différent,
D'être montré du doigt
Par les intolérants.

Il voulait à tout prix
Faire partie des majorités
Pour ne pas être pris
Pour un excité.

Il pensait comme les autres,
Vivait comme vous et moi,
Était toujours "des nôtres"
Et adorait le Roi.

Un matin, en lisant
Une revue scientifique,
Notre homme bien-pensant
Lut une chose dramatique :

"Depuis que l'humanité existe,
Cent milliards d'humains ont péri,
Tandis qu'aujourd'hui ne subsistent
Que six milliards de gens en vie."


"Non ! Crénom !" cria l'homme,
Qui refusant d'être d'une telle minorité
Saisit son vieux magnum
Et rejoignit le clan des suicidés.

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