23 décembre 2009
Crush

Fasse le ciel que ces temps soient siècles,
Ceux des signes sans amour strident,
Ceux peu dignes au sourire grec,
Ceux des lignes sculptées savamment.
Nos non-baisers si bons, bien bombés,
Sont leur tombeau et sont nos bonbons,
On bannit le goût des retombées,
Sans bander nos yeux, nos bambous ronds.
On va tout montrer de nous, amant,
On va tout manier de nos poignées,
Nos gros mots, nos mini monuments,
Non ravis des gros plans éloignés.
Nous n'allons pas nous aimer encore,
Jouons au jeu du "ni non, ni non",
Je vais mater le vide et ton corps,
Je vais noyer ton nid et ton nom.
Un texte explicite acide incite,
Au sexe, aux mythes, au maximum,
Existent ici quelques parasites,
Excitants et sexy au summum.
SHAD ©
(illustration : René Magritte, Les Amants)
12 décembre 2009
L'Amoureux

Voilà mon amour, c'est fini.
Me reviennent quelques images...
Ce n'est pas de la nostalgie,
Non c'est juste que c'est dommage.
Je ne réalise pas trop,
Tu sais, désormais je revois
Les comportements théâtraux
Dont j'ai fait preuve quelques fois.
Pour m'endormir il est trop tôt,
Je pense à toi encore une heure.
Mais ta voix sur ce magnéto
Sonne un peu comme un vieux bonheur.
Là je ressasse 2001,
Quand on riait à tous propos,
A nos plus ou moins gros câlins,
Putain je t'avais dans la peau.
Quand tu parlais de Cupidon,
Il n'avait pas cet air narquois,
Ni cette gueule de gros con
Avec son arc et son carquois.
Je brode sous mes beaux poignées,
Ton prénom malsain au cutter,
Tableau de maître ou d'araignée,
Je veux prendre de la hauteur.
Je m'en vais marcher sur les braises
De notre amour mort et morbide,
Tout près du vide, la falaise,
Après la falaise, le vide.
SHAD ©
28 novembre 2009
Nos Longues Vies Parallèles

Cet homme qui traverse l'Avenue du Président Wilson
Est déjà tombé devant plus de deux cent personnes.
Cette fleuriste qui sourit à presque tout le monde
Est devenue mère avant son passage en Seconde.
Ce mendiant qui interpelle les voyageurs du métro,
Était jadis le propriétaire du bar "Ambiance Rétro".
Cette vieille femme qui promène un chat en laisse
A perdu son alliance pendant la quête à la messe.
Ce vieux monsieur, semble-t-il d'origine maghrébine,
Ne se remet pas du décès de son épouse Amandine.
Cette comédienne qui joue sur la scène du Palace
Connaît quelqu'un qui a connu Maria Callas.
Cet ouvrier qui coule du béton depuis une passerelle
A vu mourir son meilleur ami sous une énorme poutrelle.
Cette petite fille à l'équilibre sur le bord d'un trottoir
A découvert hier dans un poème le mot "dépotoir".
Ce garçon qui a appris à lire dans des articles Télérama,
Ne supporte plus les gens qui mangent au cinéma.
Cette femme qui répète à propos de tout "Aberrant !"
A pourtant serré la main, en 81, à François Mitterrand.
Ce prêtre qu'on croise avec aux pieds des claquettes
A trouvé une bague en or massif au milieu de la quête.
Cette fille qui se penche par-dessus le garde-corps,
A été licenciée ce matin mais ne le sait pas encore.
Ce jeune homme qui voyage à l'arrière d'un camion-benne,
Croit que ce job chez Orange serait une aubaine.
Cet hôtel qui accueille toute la haute bourgeoisie,
Avait servi de QG à des militaires nazis.
Même ce texte un peu simple et sans grand intérêt,
A germé dans la rue de Lorraine, à Levallois-Perret.
SHAD ©
10 novembre 2009
Cavaliers Seuls
On croise au long d'une vie
Des visages sans lendemain
Par millions, parodie
Du destin d'un être humain.
Quand cet amas s'est flétri,
Il faut passer au prochain.
On fait cavalier seul.
On voit tous les lundis,
Dans un bureau, des collègues,
Des meubles arrondis
Et des courriels qu'on relègue.
A la pause de midi,
Le temps fuit comme un bobsleigh.
On fait cavalier seul.
On danse sans répit
Parmi les cas désespérants,
Les bouteilles, les amis,
Qu'on éclaire des nuits durant.
Les autres sont un puit
Où l'on se jette si aisément.
On fait cavalier seul.
On voyage à Bali
Ou à l'autre bout du Monde,
Parfois en wagons-lits,
Parfois en France profonde.
Les amis dans l'oubli
Sont des requins dans l'onde.
On fait cavalier seul.
On joue à la loterie
En allant déposer un chèque,
"Dans l'avenue de Choisy
On m'a vendu deux pastèques".
Les gens sont des sosies,
Des cheveux aux baskets.
On fait cavalier seul.
On chante pour sa patrie,
Des refrains qui n'ont pas d'air,
Les soldats sont en treillis,
Droits comme des lampadaires.
Ensemble on reste ici,
En somme on est tous frères.
On fait cavalier seul.
On aime donner envie,
De vivre très accompagné,
De prendre avec mépris
Ce qu'on nous a donné,
En jurant sur sa vie
Qu'il est si bon d'être aimé,
Alors qu'on fait cavalier seul.
SHAD ©
30 octobre 2009
Androgina

On dit de la Gina
Qu'elle est originale :
Gina prima donna
Ou Gina l'amiral.
Gina cette androgyne,
Plus virile que moi,
Revêtant des blue-jeans
Et des robes en soie.
Gina la misogyne
Ou rouquine Gina
Est pourtant plus coquine
Que Lollobrigida.
Gina la marginale
A bien peu de poitrine,
Mais trouve ça normal...
Gina, quelle androgyne !
Gina la lolita,
Plus ou moins féminine,
Parfois marijuana,
Mais toujours androgyne.
Gina est un garçon,
Chapeau et gomina.
Un jour elle est maçon,
Un autre Androgina.
SHAD ©
25 octobre 2009
Mina et Dariev
Elle avait vu Dariev pour la première fois
Sur le trajet vers Kiev en juin quatre-vingt trois.
Le bus était bondé et ça sentait le cuivre,
Mina l'a abordé tout près du chauffeur ivre.
Ils se tenaient debout parmi les voyageurs
En conversant de tout, d'Andropov à Thatcher,
Un peu de météo : du vent frais ce soir-là,
"Des sorties à vélo ? Ensemble pourquoi pas..."
Dariev aimait Mina (et réciproquement)
Lorsqu'il lui présenta son vieil appartement,
C'était à Kopatchi, à côté de Pripiat,
Qu'ils vivraient avachis dans ce foyer spartiate.
Dariev travaillait dur non loin de la demeure,
Réglant les factures pour une vie meilleure.
Mina donnait naissance en mars quatre-vingt six,
A bord d'une ambulance à leur petit Boris.
Un matin on disait dans leur gros transistor,
Qu'une usine brûlait un peu plus vers le Nord.
S'emparant de la ville, un nuage bleu pâle,
Surplombait Tchernobyl et sa grande centrale.
On vint chercher chez lui Dariev le courageux
Pour aider jour et nuit à déblayer les lieux,
On y respirait l'air pour emplir de chaleur,
Les poumons nucléaires des "liquidateurs".
Quand Mina a appris la cruelle nouvelle
(Dariev avait péri un lundi sous la grêle)
Elle l'enterra en ville et fuit avec Boris,
Puis quitta Tchernobyl en mai quatre-vingt six.
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22 septembre 2009
Supplique pour être enterré à la page 7

S'éclipser de scène comme Edith Piaf,
Une sortie sans regret ni remord.
Rédiger moi-même mon épitaphe,
Bien plus que ma vie, réussir ma mort.
Si demain ma vie (que j'espère longue)
Atteignait sa date d'expiration,
Je ferai la demande sur le gong,
D'être enseveli sous ma narration.
Il n'est rien de plus plaisant je suppose
Que d'être bercé dans ces longues nuits
Par des histoires en vers ou en prose
Et de rompre ainsi ce mortel ennui.
Refermons sur moi ce très vieux bouquin,
Laissez-moi seul au milieu des images,
Et m'assoupissant comme un peu bambin,
Je veux m'endormir sous mes personnages.
"Sous la page 7 gît son propre auteur"
Sera gravé sur une plaque en verre,
"Qui a retrouvé dans les profondeurs
D'anciennes strophes et de nouveaux vers".
© SHAD
27 août 2009
Deux Étés
A Deauville en été, c'est encore la foule
Qui nous fait regretter qu'à Paris ne s'écoule
Plus qu'un fleuve aux yeux verts, une mer citadine,
Sous les pavés la plage et la brise marine.
A tribord des taxis parisiens, on klaxonne,
On respire en ville quelques taxes carbone,
Jusqu'au mois de juillet on engorge la ville,
Jusqu'au mois de juillet où l'on part pour Deauville.
C'est si calme Paris en été, si désert,
Qu'on pique-niquerait un jeudi, à Denfert.
Deauville décrépite comme une antichambre,
Où l'on se précipite en attendant septembre.
SHAD ©
23 mai 2009
Mon Bip Bip Friend
Au moindre coup de blues,
L'humeur dans les shoes,
J'exige un exil en week-end
Avec mon bip bip friend.
C'est une espèce de chose,
Entre le cactus et la rose,
La bulle et la roche,
Le beau et le moche.
Dès qu'il me rejoint,
Nous faisons tout un foin,
Autour de nos bêtises
Que rien ne poétise.
C'est une espèce de truc,
Entre la chouette et le grand-duc,
Le silence et le bruit,
Le légume et le fruit.
Mon bip bip friend est infidèle
Et sa vertu n'est pas bien belle,
Mais quand j'ai besoin de lui,
Il se montre très gentil.
C'est une espèce de bidule,
Entre l'espace et la cellule,
Le monstre et la miss,
Le CRS et l'actrice.
Quand sa montre fait bip bip,
Il sombre dans un trip
Qui l'emmène en des endroits
Que je ne citerai pas.
C'est une espèce de machin,
Entre le moine et l'assassin,
Le papier calque et l'or,
Le cyanure et le chlore.
Juste avant qu'il ne s'enfuie,
Je lui dit déjà merci,
Mon bip bip friend me rend heureux
Car ce qu'on fait se fait à deux.
SHAD ©
24 avril 2009
L'Homme Statue

Sur le grand parvis de Notre-Dame,
Il est un homme qui se condamne
A vivre tout au long de l'année,
Debout figé de la tête aux pieds.
A chaque jour un nouveau costume,
Hier un indien avec des plumes,
Ce matin dictateur et Chaplin,
Puis demain ce sera Marilyn.
Des passants lui donnent quelques pièces
Pour enfin voir s'agiter Ramsès.
Pour un déhanchement d'Elvis gros,
On va jusqu'à donner dix euros.
Journée finie, dîner en famille,
Il raconte à sa femme, à ses filles,
"Aujourd'hui j'étais Serge Gainsbourg.
Sa veuve n'a pas aimé mon tour."
SHAD ©




