10 novembre 2009
Cavaliers Seuls
On croise au long d'une vie
Des visages sans lendemain
Par millions, parodie
Du destin d'un être humain.
Quand cet amas s'est flétri,
Il faut passer au prochain.
On fait cavalier seul.
On voit tous les lundis,
Dans un bureau, des collègues,
Des meubles arrondis
Et des courriels qu'on relègue.
A la pause de midi,
Le temps fuit comme un bobsleigh.
On fait cavalier seul.
On danse sans répit
Parmi les cas désespérants,
Les bouteilles, les amis,
Qu'on éclaire des nuits durant.
Les autres sont un puit
Où l'on se jette si aisément.
On fait cavalier seul.
On voyage à Bali
Ou à l'autre bout du Monde,
Parfois en wagons-lits,
Parfois en France profonde.
Les amis dans l'oubli
Sont des requins dans l'onde.
On fait cavalier seul.
On joue à la loterie
En allant déposer un chèque,
"Dans l'avenue de Choisy
On m'a vendu deux pastèques".
Les gens sont des sosies,
Des cheveux aux baskets.
On fait cavalier seul.
On chante pour sa patrie,
Des refrains qui n'ont pas d'air,
Les soldats sont en treillis,
Droits comme des lampadaires.
Ensemble on reste ici,
En somme on est tous frères.
On fait cavalier seul.
On aime donner envie,
De vivre très accompagné,
De prendre avec mépris
Ce qu'on nous a donné,
En jurant sur sa vie
Qu'il est si bon d'être aimé,
Alors qu'on fait cavalier seul.
SHAD ©
30 octobre 2009
Androgina

On dit de la Gina
Qu'elle est originale :
Gina prima donna
Ou Gina l'amiral.
Gina cette androgyne,
Plus virile que moi,
Revêtant des blue-jeans
Et des robes en soie.
Gina la misogyne
Ou rouquine Gina
Est pourtant plus coquine
Que Lollobrigida.
Gina la marginale
A bien peu de poitrine,
Mais trouve ça normal...
Gina, quelle androgyne !
Gina la lolita,
Plus ou moins féminine,
Parfois marijuana,
Mais toujours androgyne.
Gina est un garçon,
Chapeau et gomina.
Un jour elle est maçon,
Un autre Androgina.
SHAD ©
25 octobre 2009
Mina et Dariev
Elle avait vu Dariev pour la première fois
Sur le trajet vers Kiev en juin quatre-vingt trois.
Le bus était bondé et ça sentait le cuivre,
Mina l'a abordé tout près du chauffeur ivre.
Ils se tenaient debout parmi les voyageurs
En conversant de tout, d'Andropov à Thatcher,
Un peu de météo : du vent frais ce soir-là,
"Des sorties à vélo ? Ensemble pourquoi pas..."
Dariev aimait Mina (et réciproquement)
Lorsqu'il lui présenta son vieil appartement,
C'était à Kopatchi, à côté de Pripiat,
Qu'ils vivraient avachis dans ce foyer spartiate.
Dariev travaillait dur non loin de la demeure,
Réglant les factures pour une vie meilleure.
Mina donnait naissance en mars quatre-vingt six,
A bord d'une ambulance à leur petit Boris.
Un matin on disait dans leur gros transistor,
Qu'une usine brûlait un peu plus vers le Nord.
S'emparant de la ville, un nuage bleu pâle,
Surplombait Tchernobyl et sa grande centrale.
On vint chercher chez lui Dariev le courageux
Pour aider jour et nuit à déblayer les lieux,
On y respirait l'air pour emplir de chaleur,
Les poumons nucléaires des "liquidateurs".
Quand Mina a appris la cruelle nouvelle
(Dariev avait péri un lundi sous la grêle)
Elle l'enterra en ville et fuit avec Boris,
Puis quitta Tchernobyl en mai quatre-vingt six.
SHAD ©
22 septembre 2009
Supplique pour être enterré à la page 7

S'éclipser de scène comme Edith Piaf,
Une sortie sans regret ni remord.
Rédiger moi-même mon épitaphe,
Bien plus que ma vie, réussir ma mort.
Si demain ma vie (que j'espère longue)
Atteignait sa date d'expiration,
Je ferai la demande sur le gong,
D'être enseveli sous ma narration.
Il n'est rien de plus plaisant je suppose
Que d'être bercé dans ces longues nuits
Par des histoires en vers ou en prose
Et de rompre ainsi ce mortel ennui.
Refermons sur moi ce très vieux bouquin,
Laissez-moi seul au milieu des images,
Et m'assoupissant comme un peu bambin,
Je veux m'endormir sous mes personnages.
"Sous la page 7 gît son propre auteur"
Sera gravé sur une plaque en verre,
"Qui a retrouvé dans les profondeurs
D'anciennes strophes et de nouveaux vers".
© SHAD
27 août 2009
Deux Étés
A Deauville en été, c'est encore la foule
Qui nous fait regretter qu'à Paris ne s'écoule
Plus qu'un fleuve aux yeux verts, une mer citadine,
Sous les pavés la plage et la brise marine.
A tribord des taxis parisiens, on klaxonne,
On respire en ville quelques taxes carbone,
Jusqu'au mois de juillet on engorge la ville,
Jusqu'au mois de juillet où l'on part pour Deauville.
C'est si calme Paris en été, si désert,
Qu'on pique-niquerait un jeudi, à Denfert.
Deauville décrépite comme une antichambre,
Où l'on se précipite en attendant septembre.
SHAD ©
23 mai 2009
Mon Bip Bip Friend
Au moindre coup de blues,
L'humeur dans les shoes,
J'exige un exil en week-end
Avec mon bip bip friend.
C'est une espèce de chose,
Entre le cactus et la rose,
La bulle et la roche,
Le beau et le moche.
Dès qu'il me rejoint,
Nous faisons tout un foin,
Autour de nos bêtises
Que rien ne poétise.
C'est une espèce de truc,
Entre la chouette et le grand-duc,
Le silence et le bruit,
Le légume et le fruit.
Mon bip bip friend est infidèle
Et sa vertu n'est pas bien belle,
Mais quand j'ai besoin de lui,
Il se montre très gentil.
C'est une espèce de bidule,
Entre l'espace et la cellule,
Le monstre et la miss,
Le CRS et l'actrice.
Quand sa montre fait bip bip,
Il sombre dans un trip
Qui l'emmène en des endroits
Que je ne citerai pas.
C'est une espèce de machin,
Entre le moine et l'assassin,
Le papier calque et l'or,
Le cyanure et le chlore.
Juste avant qu'il ne s'enfuie,
Je lui dit déjà merci,
Mon bip bip friend me rend heureux
Car ce qu'on fait se fait à deux.
SHAD ©
24 avril 2009
L'Homme Statue

Sur le grand parvis de Notre-Dame,
Il est un homme qui se condamne
A vivre tout au long de l'année,
Debout figé de la tête aux pieds.
A chaque jour un nouveau costume,
Hier un indien avec des plumes,
Ce matin dictateur et Chaplin,
Puis demain ce sera Marilyn.
Des passants lui donnent quelques pièces
Pour enfin voir s'agiter Ramsès.
Pour un déhanchement d'Elvis gros,
On va jusqu'à donner dix euros.
Journée finie, dîner en famille,
Il raconte à sa femme, à ses filles,
"Aujourd'hui j'étais Serge Gainsbourg...
Sa veuve n'a pas aimé mon tour."
SHAD ©
23 avril 2009
Les Histoires Vécues

J'ai vu, j'ai perdu,
Les amours déchues,
Les baisers volés,
Que j'ai oubliés.
D'émois en bévues,
D'espoir à déçu,
J'ai tout enrôlé,
Pourtant j'ai aimé.
Arrivant le soir,
Le coeur quelque part,
J'ai revu ma vie,
J'ai dormi, j'ai ri.
Une nuit, un phare,
J'ai compris l'histoire,
L'histoire finie :
J'ai aimé, j'ai fui.
SHAD ©
04 avril 2009
Papauté
Au pied d'un arbre cruciforme auréolé,
On se met à genoux sur un sol médiéval,
Derrière d'admirables vitraux colorés,
On prie que la quête soit d'au moins cinq cent balles.
Au revers des vitrines et d'un air guindé,
Un vieillard se fond parmi la foule qui l'aime,
Des fidèles qui se fient à ces vitres blindées,
Et plus encore il me semble qu'à Dieu lui-même.
Dans ces lieux où sont bannis les discours lascifs,
Quelques gens murmurent "Je vous salue Marie",
Mais leurs implorations décorées d'or massif,
Sont parfois converties en des saluts nazis.
Sur beaucoup de choses chacun fait une croix,
On sacrifie sa vie pour deux trois crucifix,
On métamorphose, on s'embible et dans ce froid,
On dirait que la mort nous fait bien plus envie.
Les orgues crachent une musique d'enfer,
Jusqu'au delà des limites du Vatican,
Faisant fuir de l'Eglise, et des soeurs et des frères,
Qui se mettent à l'abri de ce ciel clinquant.
SHAD ©
08 mars 2009
Paradis

Je voudrai tant qu'on me décrive
Ce qu'il y a d'original
De l'autre côté de la rive,
La destination post-finale.
Des animaux y vivent-ils ?
Sont-ils pareils à ceux d'ici ?
Dans le ciel bleu, des volatiles ?
Et les fleuves ont-ils noirci ?
Des rêveurs y écrivent-ils ?
A quoi ressemblent leurs crayons ?
Et le soleil y brûle-t-il ?
Y répand-t-il ses chauds rayons ?
L'hiver, va-t-on à la montagne ?
La neige est-elle froide et blanche ?
Va-t-on parfois à la campagne ?
Eglise et messe le dimanche ?
Des bus amènent-ils aussi
Des voyageurs vers des arrêts ?
Lisent-ils une fois assis
Des chefs-d'oeuvre sur Dorian Gray ?
Des enfants jouent-ils au ballon ?
Et l'envoient-ils chez leur voisin ?
Y est-on roux, ou brun, ou blond ?
Ressemble-t-on à son cousin ?
Ecoute-t-on de la musique ?
Quand est-on vraiment endormi ?
En monarchie ou république ?
Le temps, toujours cet ennemi ?
Y voit-on ce que font les "autres" ?
La mort y est-elle tabou ?
Et puis ceux qui furent des notres,
Même loin, pensent-ils à nous ?
SHAD ©





